La vie des domestiques féminines n'étaient pas simples, qu'elles soient mariées ou célibataires ! Rien n'arrêtait l'employeur, les fils de l'employeur, les autres domestiques… La jeune fille, enceinte, ne savait quelle décision prendre et comment travailler et élever un enfant ?
Fernande Marguerite Yvonne naît le 21 février 1904 à Brailly-Cornehotte, ses parents se marient le 20 mai de l’année suivant. Fille de Eugène Crescent et Flora Julia Marie, tous deux ouvriers agricoles, elle aura une petite sœur, Jeanne Cécile, et un petit frère, René Albert Henri.
Elle est donc âgée de 10 ans lorsque sont père est rappelé à l’armée par l’Ordre de Mobilisation générale. Ce dernier rejoint son régiment le 3 août et fait prisonnier le 27 septembre 1914. Il est interné à Merseburg, en Allemagne.Les trois enfants sont orphelins de mère lorsque Julia décède le 16 février 1917 à Abbeville et leur père est absent…
L’urgence familiale est de placer Fernande en tant que domestique, elle n’a que 13 ans ! Elle est placée comme domestique chez M. PORQUEZ, puis en 1920, elle est au service de M. HERQUEZ, beau-frère du précédent et cultivateur à Agenvillers. Les deux hommes décrivent Fernande comme une personne « probe et travailleuse« .
Crescent est rapatrié le 25 janvier 1919 et se remarie avec une veuve, Alfrédine LANGUE, mère de la petite Louise Pauline, 2 ans. Fernande ne revient pas chez son père, il n’y a plus de place pour elle. Crescent et Alfrédine ont eu une fille Ghislaine, née en 1920 : 4 bouches à nourrir, alors, reprendre celle qui a été placée…
Au recensement du 15 mars 1921, Fernande est domestique chez Mme vve BUTEUX. Un autre domestique est présent aussi : Robert CHIREUX, de trois ans l’aîné de Fernande.
Robert part au service militaire le 9 avril 1921 et est libéré du service militaire le 25 avril 1923.
En mars 1924, Fernande accouche d’un garçon et place son enfant chez Madame PONCHELLE pour 90 francs par mois. Quel était le montant du salaire de Fernande ? Le dimanche 3 août 1924, Fernande part avec son fils et va rendre visite à sa tante maternelle, Louise LAMBERT épouse AIGNEREL. Il semblerait que les deux femmes soient toujours en relation.
Fernande demande à sa tante de prendre en charge son fils pour la somme de 80 francs par mois. Louise précise qu’il faut l’aval de son mari : « Attendons qu’il rentre… ». Il est évident que Louise ne peut décider seule : le couple a déjà huit bouches à nourrir d’autant qu’elle est enceinte de 5 mois !
Fernande ne peut attendre, elle doit rentrer chez sa patronne. Elle repris donc le chemin inverse pour aller prendre son train à la Gare de Noyelles : presque neuf kilomètres à pieds. C’est sûrement en passant au-dessus du canal d’Abbeville à Saint-Valéry-sur-Somme que les pensées de Fernande sont passées de la simple idée à l’action : se débarrasser de son bébé.
Il est 18 heures quand M. FRANÇOIS croise Fernande à la gare, il est surpris car il l’a déjà croisé, dans l’autre sens, vers 13 heures. La différence réside dans le fait qu’elle n’a plus le bébé ni la caisse qu’il avait vus à l’aller. Vers 19 heures 30, inquiet, il prévient la gendarmerie qui découvre le corps du bébé « noyé dans un marais situé à proximité su chemin mais dont les bords se trouvent masqués par des roseaux« .
Fernande se défend « Je l’ai jeté, je ne sais comment, mais en tout cas, pas comme on jette des betteraves à des vaches« . Seulement, le Docteur CAGNY, qui a fait l’autopsie du petit cadavre a confirmé que c’est bien l’immersion qui est la cause de la mort.
Dans sa plaidoirie, l’avocat de Fernande, Maître PERIN, explique que Fernande, âgée de 19 ans a eu une enfance douloureuse, que c’est pas avec les 18 francs qu’elle perçoit pour son enfant qu’elle peut s’en sortir, qu’elle lui a donné le nom du père mais ne veut pas le dévoiler à la Cour. « N’est-il pas responsable celui-là aussi ?«
Après quelques minutes de délibérations, le jury rapporte un verdict négatif et la Cour prononce l’acquittement de Fernande MONCOMBLE. Cette décision est accueillie par de vigoureux applaudissements du public présent.
Fernande décèdera le 24 janvier 1972 à Saint-Riquier, petit village distant d’environ dix kilomètres de Brailly-Cornehotte. S’est-elle mariée ? A-t-elle eu d’autres enfants ? Elle n’a sûrement pas oublié ce bébé !
Cet article n'a pas pour but de salir la mémoire de Fernande mais bien de montrer que l'abandon ou l'infanticide sont parfois les seules solutions simples lorsque la condition de la maman est précaire… Comment s'en sortir ? Que faire ? Travailler, se marier, élever ses enfants… Il est des époques où ces actions n'étaient pas compatibles lorsque le parent était seul. Les veufs aussi plaçaient leurs enfants, pouvaient aussi prendre des décisions radicales…
Sources
– RetroNews – Journal « Le Figaro » – édition du 6 août 1924
– RetroNews – Journal « Le Progrès de la Somme » – édition du 8 janvier 1925
– RetroNews – Journal « Le Petit Courrier » – édition du 8 janvier 1925