Les siècles passent, les années filent, mais rien ne change !...
Les sentiments sont parfois étranges : aimer, avoir peur, mais rester… Geneviève Denise SENAULT fait partie de ces femmes battues qui n’arrivent pas à quitter leur mari, malgré les décisions de justice !
Le 31 juillet 1845, à Fontainebleau, Geneviève Denise, 29 ans, fille de Jean Félix et Geneviève COUSIN, épouse Auguste Théophile CHENAS, 22 ans, fils de François Claude et Julie Elisabeth THIBAULT. Le premier enfant déclaré à la naissance est Julien, le 24 juillet 1848. Il décède le 17 juin 1850. Pas d’autre naissance « officielle », avant celle d’Eugénie, le 26 août 1856 ; elle aussi décède à l’âge de deux ans, le 9 octobre 1858. Y a-t-il eu des fausses couches ? Les actes d’état civil ne le disent pas, malheureusement…
Le couple quitte Fontainebleau et vient s’installer à Melun. Le 18 mai 1860, Geneviève Denise SENAULT se présente devant la justice. Elle bénéficie de l’aide judiciaire et est représentée par Maître VUAFFLART : elle demande la séparation de corps d’avec son époux.
Elle explique au juge que, depuis son mariage, elle a été continuellement « en but aux mauvais traitements » de la part de son mari. Oh, elle s’est bien adressée à la justice en 1856, à Fontainebleau, mais son mari avait, à chaque fois, promis qu’il allait changer !
Le fait de venir habiter à Melun n’a rien changé… La preuve en est que le 6 ou 7 août 1858, Auguste Théophile, pourtant à jeun, l’a frappée sans raison au milieu de la cuisine.
Le décès de sa fille, deux mois plus tard, n’a pas arrangé la situation du couple. Geneviève Denise craint, désormais, pour sa vie.
Auguste Théophile, présent, assisté de Maître LEFEVRE, ne peut se défendre : il ne peut qu’admettre les faits. Il promet, à nouveau, de se reprendre, de ne plus boire, et, surtout, de ne plus frapper sa femme. Cette dernière n’y croit plus.
La justice tranche : les époux sont officiellement séparés de corps et de biens le 18 mai 1860.
Les époux CHENAS-SENAULT n’irons jamais jusqu’au divorce. Sur l’acte de décès de Auguste Théophile, le 27 mars 1879 à Melun, il est noté qu’il est époux de Geneviève Denis SENAULT. De même que sur l’acte de décès de Geneviève Denise, le 15 avril 1892 à Fontainebleau, il est noté qu’elle est veuve de Auguste Théophile CHENAS.
En 1877, comme aujourd’hui, les violences conjugales sont une réalité qui brise des vies. Face à un mari violent, quelles possibilités s’offraient alors à une épouse ? Partir ? Trouver refuge auprès de sa famille ? Oser dénoncer les coups et demander la séparation ?
De nos jours, des associations et des organismes accompagnent les femmes victimes de violences. Mais au XIXe siècle, vers qui une femme pouvait-elle se tourner ? Quels droits pouvait-elle faire valoir, et quel avenir pouvait-elle espérer si elle décidait de quitter son mari ?
À travers cette affaire de divorce, c’est toute la condition féminine de l’époque qui se dessine : une société où les femmes disposaient de moyens limités pour se protéger et où rompre un mariage pouvait représenter un véritable bouleversement.
Derrière les actes de justice et les documents d’archives, il y a une femme, son histoire, ses souffrances et, peut-être, le courage de chercher à reprendre sa vie en main.
Près de cent cinquante ans plus tard, son histoire nous rappelle que les violences conjugales ne sont pas un phénomène nouveau.
Ce qui a changé, heureusement, ce sont les droits reconnus aux victimes et les moyens mis à leur disposition pour tenter de se protéger.
Source : cet article a été publié pour la première fois sur le site de Canalblog, « Antequam, la généalogie... », le 4 novembre 2021, sous le titre « D…comme Divorce » dans le cadre du Challenge AZ