Le 7 décembre 1911, Alice Gabrielle BALNY est âgée de 22 mois et 10 jours, l’âge présumée de l’enfant dont le cadavre a été découvert !

1 – Les détails journalistiques
Le 8 décembre 1911, Le Petit Parisien affiche en première page, quatrième colonne, un article concernant une macabre découverte. « Le 7 décembre, vers cinq heures du soir, un ouvrier serrurier, M. Obel, sa besogne terminée, sortait de l’immeuble sis au 5 de la rue Léonard-de-Vinci. A peine la porte s’était-elle refermée qu’il découvrait un petit enfant enveloppé dans une couverture étendu contre le garde roue du porche. L’enfant ne se réveillant pas, il prévint le concierge qui appela le maître d’hôtel. Quelle stupeur de constater qu’ils avaient devant eux un cadavre… C’était celui d’un enfant du sexe masculin, de dix-huit mois à deux ans, amaigri, montrant les stigmates d’une affreuse misère. Ses hardes se composaient d’un capuchon en laine noire, doublé d’une étoffe à carreaux bleus et blancs, d’une robe blanche sans marque, de bas bleus à raies blanches et d’une flanelle blanche à raies. Tout cela sale et en mauvais état. Le corps fut transporté, après qu’un médecin l’ait examiné, au poste de la rue Mesnil et dirigé sur la morgue.«
2 – Les hypothèses
– A quatre heures trente, un facteur d’imprimés à sonné à la porte de l’hôtel particulier, il n’y avait aucun corps,
– A quatre heures quarante-cinq, le maître d’hôtel a accompagné ses maîtres qui sortaient en voiture, toujours pas de corps.
– la rue Léonard-de-Vinci est peu fréquentée,- pas de boutique, la seule lumière est celle des réverbères espacés.
Tous ces détails laissent à penser que la personne qui a abandonné l’enfant connaissait bien les lieux. D’autre part, la sortie de métro de la place Victor Hugo est souvent assiégée par des miséreuses, des mendiantes qui viennent des confins de la zone militaire, près de Levallois ou Clichy. La conclusion est très, voire trop, rapide : une de ces femmes avec sur les bras un bambin qui n’était pas le sien et qui l’a vu expirer, l’a simplement abandonné là.

3 – L’autopsie
Le 8 décembre 1911, le docteur PAUL, médecin légiste, a examiné le corps et n’a constaté aucune trace de violences : ce n’est donc pas un crime. Le lendemain, il a procédé à un nouvel examen du cadavre, qui, désormais, est celui d’une fillette. La visite minutieuse du corps de l’enfant lui a permis de relever des traces suspectes au cou. La petite fille a été étranglée…
4 – Les témoins
Nombreuses sont les personnes qui se sont présentées au service de la sûreté pour fournir des indications sur le petit cadavre. Un témoin a attiré l’attention du sous-chef ! Le 10 décembre 1911, M. Auguste DALLUIS, 79 rue Saint Martin raconte « Il me semble bien reconnaître mon enfant. Marié il y a six ans, je vis séparé de ma femme depuis huit mois et demi. Quand nous nous sommes quittés, nous avions deux bambins. J’ai gardé l’aîné qui avait alors cinq ans, et ma femme a gardé le plus jeune, qui avait quatorze mois. Est-ce bien le cadavre de mon enfant ? Il me semble bien le reconnaître : c’est le même visage et les yeux sont identiques. J’ignore, malheureusement ce qu’est devenue ma femme. »

5 – L’enquête
M. Auguste DALLUIS s’appelle réellement Auguste BALNY. Il a connu sa future femme alors qu’elle habitait chez ses parents, les époux DEVENON, cultivateurs à Moissy-Cramayel. Après sa séparation, Alice Gabrielle, la plus jeune enfant du couple, a été laissé chez sa grand-mère. A peine quelques semaines plus tard, la femme du sieur BALNY s’est mise en ménage avec un individu de nationalité belge. Elle a accouché en septembre dernier d’un autre enfant, né de ses relations avec son amant, et abandonné le bébé à l’assistance publique.
Mme Reine ROUSSEL, marchande de poissons et cousine de Mme BALNY, accompagnée de Mme MALCAYRAND, ancienne débitante de vins, ont été conviées à reconnaître le cadavre de l’enfant. Elles ont été formelles : « Ce n’est pas elle !«
Une jeune sœur de Mme BALNY, âgée de seize ans, a été amenée de Moissy-Cramayel à Paris, s’est montrée plus hésitante « Les vêtements de la petite morte sont à peu près semblables à ceux que portaient Alice Gabrielle, il y a deux mois, alors que Mme BALNY était venue la chercher pour la ramener à Paris. »
6 – Les propos d’Auguste BALNY alias DALLOY, recueillis par les journalistes le 12 décembre 1911
Les enquêteurs sont inquiets du fait que la famille n’a pas de nouvelles de Mme BALNY depuis le 6 novembre et que cette dernière doit être avisée de l’affaire tant publiée dans les journaux.
M. BALNY, qui se fait appeler DALLOY, poursuit ses commentaires « Sa femme, une petite blonde capiteuse, lui causait quelques soucis lorsqu’ils sont venus s’installer à Paris. Elle s’était éprise d’un terrassier et, alors mère d’une fillette, elle avait fui le domicile conjugal pour s’installer avec son amant, dans un hôtel de la rue Simon-le-Franc. Les époux se sont réconciliés et ont repris la vie commune. Et puis, un beau matin, son épouse était à nouveau partie avec un nouvel amant, alors qu’il avait accepté de reconnaître l’enfant qu’elle avait eu de sa première liaison. Il sait qu’elle est allée, avec l’enfant et son amant, à Moissy-Cramayel, mais personne ne peut dire où ils se trouvent tous les trois. Je ne peux vraiment me prononcer pour dire si le cadavre est celui de ma fille ou non : ce ne sont pas les vêtements qui habillent mon enfant, les yeux de la morte sont bleus alors que ceux de ma fille sont noirs.

7 – Mme BALNY et sa fille
Le 12 décembre 1911, Mme BALNY s’est présentée à la gendarmerie de Moissy-Cramayel, donnant la main à la petite Alice-Gabrielle, qui est apparue en excellente santé.
Pourquoi Mme BALNY est-elle restée silencieuse ? Elle s’était installée avec son amant, Arthur ROMAN, vingt-quatre ans, dans un hôtel, au 43 de la rue Bisson. Arthur, qui se cachait sous le nom de ROUSSEAU, était recherché par la sûreté suite à une condamnation à quatre mois de prisons pour violences sur son père. Il avait été frappé d’un arrêté d’expulsion. Ledit ROMAN n’en avait jamais tenu compte et il a été arrêté le même jour, 12 décembre 1911, par M. JOUIN, sous-chef de sûreté.
8 – Le cadavre de la petite fille
Plusieurs personnes sont venues à la morgue mais n’ont pas reconnue l’enfant.
9 – Les détails généalogiques sur les protagonistes
Le 11 décembre 1906, à Moissy-Cramayel, Auguste Marie BALNY, 20 ans, marchand de quatre saisons, fils de Auguste Marie et Marie Eugénie BABEL, épouse Ernestine DEVENON, 15 ans, sans profession, fille de Pierre, décédé, et Louise LOISEAU.
Alice Gabrielle BALNY, seule et unique enfant du couple, naît le 27 janvier 1910 à Moissy-Cramayel. Lors de son mariage avec Clotaire Raoul VACHERESSE, le 31 mai 1930 à Paris (4ème), son père, Auguste Marie BALNY est déclaré absent. Elle décède l’année suivante, le 8 mars 1931 à Paris (13ème) âgée de vingt-et-un ans.

Arthur ROMAN, l’amant au cœur de l’affaire de la petite fillette étranglée, est décédé à La Chalade (55) le 23 janvier 1916. Il a été reconnu Mort pour la France.
Lors de son décès le 3 juillet 1941 à Nanterre (92), Auguste Marie BALNY est qualifié « époux d’Ernestine DEVENON« . De son côté, Ernestine DEVENON est décédée à Paris (4ème) le 24 septembre 1955, âgée de 64 ans, avec la qualification « épouse de Auguste Marie BALNY« .
Déjà, en 1911, et bien avant encore, la presse était très prolifique sur les sujets macabres : un moyen de capter l’attention des lecteurs ! Alice Gabrielle ayant été retrouvée saine et sauve, la presse a abandonné la petite fille étranglée… Qui était elle ?…