L’affaire Flirey – refus de partir au combat de toute une compagnie – fera grand bruit jusqu’à la réhabilitation, en 1934, des soldats fusillés… Qu’en est-il ?

Les faits relatés dans le Journal de Marche et des Opérations – 26 N 656/8
Le 3 avril 1915 – A 16 heures, les trois Bataillons du 63ème Régiment d’Infanterie gagne leurs positions par le ravin de l’Ache. La préparation de l’attaque par l’artillerie française reçoit une réponse violente de celle ennemie. Le Bataillon Pénavayre – celui de la 5ème Cie – se positionne à gauche au sud-est de la crête 339-8 – 335-9. A 19 heures, le Bataillon Pénavayre franchit la cote 229-8 (tranchées occupées par le 138me) : trois compagnies sont en première ligne : la 7ème, la 5ème et la 6ème – la 8ème est en réserve, en arrière d’elles. La 5ème Compagnie, conduite par les Sous-Lieutenants MEYRIEUX et DAROT, pénètre dans l’organisation ennemie : l’ennemi s’enfuit par un boyau. A 19 heures 20, les trois compagnies de premières lignes ont atteint le premier objectif et commencent des tranchées. Cela fait 19 heures qu’ils sont sur le terrain, le rassemblement ayant eut lieu à minuit, le 2 avril…
Le sol est très dur à creuser, les hommes sont à peine protégés dans des tranchées d’escouade ou de demi-section non reliées les unes aux autres, dominées par les tranchées allemandes et sans communication avec l’arrière.
Au jour, les tranchées sont encore insuffisantes, deux boyaux de communications peu profonds sont amorcés. Le travail doit être interrompu : les troupes allemandes prenant les compagnies sous le feu.
Le 4 avril 1915 – La compagnie passe la journée sur les emplacements occupés la veille au soir, exposés au feu nourri de l’infanterie allemande qui bat la plupart des tranchées construites pendant la nuit, et aux rafales d’artillerie de tous calibres. Après avoir reçu un nouvel ordre de bataille, les compagnies recommencent à creuser de nouvelles tranchées dans les mêmes conditions que la veille. Le but est de les approfondir et de les relier, autant que possible.
Le 5 avril 1915 – Quand le jour se lève, le travail est encore insuffisant : as de boyaux entre la première et la deuxième ligne, les tranchées ne sont pas reliées entre elles, l’état de fatigue des hommes est très grand. A 2 heures 30, le 63ème Régiment d’Infanterie reçoit l’ordre de l’offensive, celle que devait conduite le 107ème. Il s’agit de faire brèche dans la ligne des tranchées allemandes Le Régiment se met en place à 4 heures pour franchir la ligne des tranchées avancées à 10 heures. L’artillerie française commence la sape à 8 heures, le Commandant Pénavayre signale, à 9 h 30 que les tirs sont inefficaces, il n’existe pas une seule brèche face au 2ème Bataillon ! Les Allemands ont déjà commencé la riposte : les obusiers de 150 et de 105 écrasent les tranchées peu solides occupées par les compagnies d’assaut, les lignes téléphoniques sont coupées, la liaison entre la première et la deuxième ligne devient très difficile. A 10 heures, le constat est terrible : pas de brèche devant le 2ème Bataillon de Pénavayre. A peine sorties des tranchées, les compagnies sont accueillies par un feu violent d’infanterie et de mitrailleuses : un grand nombre d’hommes tombe. La 5ème Compagnie est arrêtée le Capitaine de ROSIERS et le Sous-Lieutenant DAROT sont blessés. Le Sous-Lieutenant MEYNIEUX prend le commandement. Sur le glacis de 300 mètres s’échelonnent des morts, des blessés et quelques vivants… Les soldats sautent dans les tranchées allemandes et le combat se termine à la baïonnette… L’ennemi reprend la position et jette une cinquantaine de cadavres français sur le parapet de la tranchée… A 18h00, ordre de reprendre l’attaque à 18h30 – 18h15 contre ordre.
Au cours de ces trois jours, le 63ème Régiment d’Infanterie a perdu 15 officiers et 500 hommes environ. Les soldats des 2ème et 3ème Bataillons sont dans un état d’épuisement complet. Ils ont fourni deux jours et deux nuits de combat incessant, creusé deux et trois lignes de tranchées et subi un feu continuel d’artillerie lourde. Les provisions sont épuisées et la première ligne ne peut être ravitaillée. Un homme de la 7ème Compagnie meurt de fatigue, les soldats boivent l’eau boueuse des tranchées. Le commandant du régiment demande une relève, celle du 107ème.
Les quatre jours suivants, les soldats sont en cantonnement à Martincourt. Le 11 avril 1915 – Les 1er et 2ème Bataillons repartent à Manonville et sont mis à la disposition de 31ème Corps d’Armée.
Le 18 avril 1915 – Le Bataillon Pénavayre reçoit l’ordre de se rendre en première ligne pour attaquer, le lendemain, les tranchées allemandes à l’ouest de la route de Flirey-Essey : les 5ème et 8ème Compagnies ont mission d’étendre cette conquête vers l’ouest.
Le 19 avril 1915 – Le Bataillon Pénavayre part à 1 heure du matin. Les compagnies d’assaut prennent place dans la tranchée de départ. Mais l’attaque qui doit se déclencher à une heure du matin ne peut déboucher en raison d’un tir de barrage violent exécuté par l’ennemi. « La majeure partie des hommes de la 5ème Compagnie ont une défaillance et ne sortent pas de leur tranchée » – interligne rajouté ultérieurement. La Bataillon Pénavayre rentre à Manonville.

Les faits relatés par certains témoins (trop nombreux pour être tous cités)
La 5ème Compagnie du 63ème Régiment d’Infanterie est dans les tranchées depuis plusieurs heures déjà. Les combats ont été durs et violents. La fatigue se fait durement sentir, la volonté est affaiblie. Les 4, 5 et 6 avril 1915, « le 2ème Bataillon a vaillamment soutenu de rudes combats en première ligne, bataillant le jour et creusant la nuit dans un sol crayeux et sous une pluie continuelle, sans être relevé. Les hommes sont des paquets de boue, portent des fusils incapables de brûler une cartouche. Les assauts héroïques se brisent sur les barbelés que l’artillerie n’ont pas enterrés. […]. » Les pertes ont été d’environ 70 % des troupes. « Au repos, les nombreux vides du bataillon sont comblés par les recrues de la classe 1915. […] Le 11 avril, la 45ème Brigade est mise à la disposition du 31ème Corps d’armée, le 2ème Bataillon a reçu l’ordre d’attaque pour le lendemain : la 5ème Compagnie est tirée au sort pour l’intervention. » Les plus anciens de la compagnie se sentent lésés, victimes d’une injustice. Les abords de la tranchée de départ, le boyau du Pont de feu, sont couverts de cadavres et présentent un aspect impressionnant pour les jeunes recrues.
Le 19 avril, plusieurs heures avant LA nouvelle attaque, un certain nombre de militaires manifestent leur volonté de ne pas quitter les tranchées. Le Sergent-major CHAUFRIASSE, de la 2ème Section, prend le commandement de la section au moment de la bataille et dit « Sortira qui voudra, je suis sûr que les jeunes sortiront. » Le Caporal MORANGE, lui, conseille à ses hommes de ne pas sortir de la tranchée. C’est ainsi, qu’après concertation, que les soldats ont refusé d’obéir à l’ordre de quitter la tranchée pour attaquer l’ennemi.
Le 63ème Régiment d’Infanterie est relevé par le 163ème. « Le lendemain, 20 avril, le Bataillon se lance dans la bataille au même point et s’empare de la position ennemie, en chantant la Marseillaise et avec un enthousiasme indescriptible » déclare le Général CASTAING dans sa déposition en 1921.
L’adjudant DANIEL reçoit l’ordre de désigner le nom de la moitié de l’effectif par mesure disciplinaire et il répond « je n’ai personne à désigner vu qu’aucun homme n’est sorti de la tranchée à l’exception de mes deux sergents et de moi« .
Le soldat LIMOUSIN dit : »A l’heure de l’attaque, je suis sorti de la tranchée et aucun chef de section n’a suivi, seul le capitaine et quelques bleus de la classé 1915, alors, j’ai rebroussé chemin. J’ai été envoyé au 54ème Régiment d’Infanterie et participé à la bataille le lendemain« .
Le Caporal CHEYROUX indique « J’étais agent de liaison au moment de notre sortis sur le glacis, le 19 au matin, je suivais le capitaine. J’étais dans un trou d’obus et luis dans l’autre. […] Au bout d’un certain temps, nous sommes rentrés sains et saufs avec le capitaine« .
Le Sergent JARRAUD donne la même description de l’attaque et ajoute « le Colonel fait appeler les chefs de section et leur demande de donner chacun deux noms. […] Ne pouvant faire ce choix, je m’apprêtais à effectuer un tirage au sort lorsque le Sergent CHAUFRIASSE me dit qu’il donnera deux noms : MORANGE et PREBOST, souvent indisciplinés« .
Le Sergent-major CHAUFFRIASSE essaie de défendre ses hommes en expliquant les combats des journées précédentes et en expliquant les possibles raisons du refus de partir à l’attaque : « Nos hommes ont été trompés par l’annonce d’une relève dans les premières heures des 4 et 5 avril, laquelle n’a pas eu lieu. Notre compagnie est demeurée seule à l’attaque avec quelques éléments des 6ème et 7ème Compagnies Nos hommes étaient dans un état matériel affreux mais attaquaient néanmoins vaillamment à la suite du Capitaine de ROZIER – 70 hommes ont été tués ou blessés. Nous fûmes ensuite placés au repos mais dans d’assez mauvaises conditions alors que les compagnies qui n’avaient pas donné se trouvaient mieux traitées. Le 17 avril, lorsque la nouvelle nous parvint que la 5ème Compagnie était encore désignée pour attaquer des protestations se firent entendre. Notamment le Caporal MOREAU se plaignit vivement que c’était à la 8ème Compagnie d’attaquer. C’est le lendemain que la compagnie reçut les bleus de la classe 1915 qui furent si tristement impressionnés par les cadavres qui encombraient le boyau et couvraient le glacis. Le 19, la Compagnie se rassemble peu après minuit – nous devions partir à 2 heures du matin) mais il n’y eut pas de retardataire. Arrivés à la tranchée de départ, j’ai eu le sentiment que les hommes ne nous suivraient pas. […]« . Devant désigner deux soldats, le Sergent CHAUFFRIASSE a désigné MORANGE et PREBOST loin de penser qu’ils passeraient devant un Conseil de Guerre spécial et, plus encore, qu’ils seraient fusillés !
Le médecin-auxiliaire TÉNIÈRES relate des propos qu’il aurait entendu, propos échangés entre un Général et le Colonel, PAULMIER, commandant le 63ème Régiment d’Infanterie : « le Général entendait faire passer toute la 5ème Compagnie devant une mitrailleuse en action. Il dit au Colonel : « Je vous rends responsable de la défection de vos hommes, tel colonel, tel régiment ! […] je vos briserai comme un feu. » Le Colonel a demandé la grâce de la compagnie. Après un marchandage assez long, il a été décidé que six hommes seulement seraient fusillés. […] Peu après le Bataillon a été relevé, sauf la 5ème Compagnie qui fut isolée dans un bois voisin« . Ce témoignage a été vivement contesté par le Colonel PAULMIER, promu Général.
Le Lieutenant MENIEUX, désormais civil et garagiste, dépose le 26 juillet 1921 « Je ne puis affirmer que le soldat BAUDY appartenait à ma section. Néanmoins si quelque autre témoin en était certain il y aurait, à mon avis, lieu de le croire. Il m’est impossible d’indiquer par qui, de quelle façon et pour quels motifs cet homme a été désigné, n’ayant souvenir que d’avoir désigné FONTENAUD« . Autre déposition, le 27 juillet 1921 : « J’ai trouvé un carnet sur lequel sont inscrits les noms de tous les hommes qui avaient appartenu à ma section lors des attaques d’avril 1915. Parmi ces noms figure celui de BAUDY, lequel appartenait bien à la troisième escouade de la première section« .
Ce refus d’obéissance conduit les soldats devant le Conseil de Guerre. Au moment de l’attaque, une vingtaine de soldats est sortie des tranchées : il n’y a que cinq militaires désignés sur tous ceux qui ont refusé d’obéir !
Seulement, d’autres militaires de la compagnie, qui n’ont pas obéi non plus, n’ont pas été traduits en justice. CHAUFRIASSE ne dénonce que MORANGE et PREBOST, insistant sur le fait qu’il ne les connaît pas. FONTANAUD et BAUDY sont tirés au sort par le Lieutenant MENIEUX : façon la plus aveugle de désigner un coupable…
Comment ces soldats vont-ils être traduits devant le Conseil de guerre ? Comment vont-ils être jugés ? L’appel ? La Cassation ? La réhabilitation ? …